La fin de la cure


            Parler, à propos de la psychanalyse de ce qui peut se terminer et de ce qui ne se terminera pas, réclame quelque explication. Il ne s'agit pas simplement de décréter qu'une analyse est terminée lorsque le Moi du sujet est devenu « autonome », ce serait donner un rôle normatif et éducatif à la psychanalyse, ce qui n'est pas son but. Une analyse a pourtant bien une « fin » en soi, mais ce n'est pas celle-là. Idéalement, après une psychanalyse, l'inconscient ne devrait plus avoir de secret pour le sujet, mais on est confronté à une difficulté incontournable : la seule voie d'accès que nous ayons à l'inconscient est le langage ; et celui-ci a ses propre limites. En d'autres mots, une analyse, si elle vise à découvrir tout l'inconscient du sujet, est vouée à l'échec? ou à devenir interminable.  Certains événements vécus par l'enfant avant l'avènement du « langage »  ne pourront jamais être complètement retrouvés, il y aura toujours un « reste », quelque chose nous empêchant de mettre un point final à notre phrase, quelque chose nous poussant à toujours vouloir en dire plus, à chercher plus loin? Mais le langage en soi ne peut fonctionner que selon certaines « balises », ou règles de grammaire par exemple. Ce que nous avons à dire est parfois « hors dictionnaire », indicible, car nous sommes contraints de parler en utilisant des mots que l'autre doit comprendre, et lorsque ce qu'on ressent ne peut être exprimé par les mots proposés dans un dictionnaires, on dit qu'il n'y a pas de « mots pour le dire », on ne peut faire « toute » la clarté.  Ce qui ne veut pas du tout dire que l'analyse touche à sa fin lorsqu'on n'a « plus rien à dire », ce serait un peu facile.

L'analyse touche à sa fin lorsque le Fantasme a été dégagé, càd cette grande construction inconsciente qui gère notre vie jusque dans ses moindres détails afin de nous la rendre plus supportable : la manière dont nous parlons, la manière dont nous comportons, les maladies que nous developpons, etc.  Et tant que ce Fantasme n'a pas été suffisamment interprété, les risques de rechute son importants, càd que se sentir mieux ne signifie pas que l'analyse en soi est terminée. Rien de plus facile que de supprimer un symptôme, pas besoin d'une analyse pour cela, un simple comprimé peut souvent le faire, mais tant que le Fantasme n'est pas suffisamment mis à plat, rien n'empêchera un symptôme d'être remplacé par un autre. L'analyste est donc amené à la plus grande circonspection avant de cautionner une fin, qui n'a rien à voir avec les apparences du bonheur et l'adaptation sociale. Dans d'autres cas, au contraire, l'analyste peut avaliser une fin alors que l'analysant souffre encore. Une fois le Fantasme interprété, cela ne signifie pas que nous ne souffrirons plus : nous aurons toujours des choix douloureux à faire, nous devrons toujours prendre des risques sans garantie de succès, nous perdrons toujours des êtres chers dont nous aurons du mal à nous remettre, nous ne pourrons pas échapper à notre propre mort, etc., mais on a appris, comme on dit, à « savoir y faire avec son symptôme », càd qu'il ne va plus accaparer notre vie et nous empêcher de profiter des bons moments lorsqu'ils se présentent.

 

 

--- © Ilmi Manuka ---




"Tout désir, même celui de parler, est un désir de vivre."

Hubert Aquin (1929- 1977)


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